En ce temps là, la course camarguaise s’appelait encore la course libre. Un taureau hors du commun allait ouvrir les quarante glorieuses de la bouvino.
Nous sommes en août 1942, L’abrivado conduite par Henri Aubanel et ses gardians arrive aux portes de Beauvoisin. Les attrapaïres tentent vainement d’écarter les chevaux pour faire échapper les taureaux. Soudain, un cheval se cabre et provoque un court moment de panique. Lorsque le nuage de poussière
fut dissipé et que les gardians reprirent la situation en mains, ils constatèrent qu’une vache s’était échappée. Quand il s’aperçut qu’il s’agissait de Gyptis, Henri Aubanel dit alors à ses gardians « laissons-la, elle reviendra toute seule à la manade ». Mais Gyptis, fille d’une pure camarguaise nommée Marseillaise, était bien trop éprise de liberté pour regagner le bercail comme un chien affamé. Ainsi, elle vagabonda en solitaire durant plus de six mois dans les marais de Scamandre et des Iscles avant d’aller roder du côté des pâturages du Clamadou où les frères Raynaud élevaient leurs taureaux. C’est là que la belle étrangère rencontra Prouvenço, l’étalon de la manade locale qui portait le même nom que l’illustre cocardier du Marquis de Baroncelli. De cette union fortuite de la province méditerranéenne avec la déesse marseillaise ne pouvait naître qu’un taureau d’exception.
Gyptis vêla en novembre 1943. Un mois plus tard, le jour de noël, un gardian qui chevauchait dans les pâturages du Clamadou aperçu Gyptis qui léchait son veau. Quelques temps après, en voyant le veau courir dans les enganes il
s’écria, en fin connaisseur : « Bon Diéu, qu’es bèu aquéu pichot ! ». Au terme d’une naissance si peu banale, se posait la question de savoir à qui appartenait le bouvillon destiné à un si brillant avenir. D’ordinaire, ce sont les mâles qui fuguent pour aller chasser en terre étrangère les femelles d’un autre troupeau. Or, dans le cas de Gyptis, c’était la pensionnaire de la manade Santenco qui, désertant son territoire habituel, était allé à la rencontre de Prouvenço, le bel étalon, sur le domaine du Clamadou. Selon les us et coutumes en la matière, deux solutions étaient possibles ; tuer le veau ou bien le garder sur les pâturages où il était né. Ce fut finalement une troisième option qui fut choisie et, loyalement, Casimir Raynaud prévint Henri Aubanel qu’une de ses vaches venait de mettre au monde un mâle en ajoutant qu’il pouvait venir le récupérer avec sa mère quand il le voudrait.
Après quelques mois passés chez les Raynaud, Vovo et sa mère Gyptis furent rendus à Aubanel en août 1944 au Cailar, avant de rejoindre leur pâturage traditionnel aux Saintes Maries de la Mer. Mais Vovo garda longtemps la nostalgie du Clamadou et il lui arriva fréquemment de fuguer en traversant le Petit Rhône au Sauvage pour rejoindre le territoire où il était né. C’est CLAN-CLAN, la figure légendaire des Saintes, qui marqua Vovo avec la grasille de la manade Aubanel. En mars 1949, Vovo fut confié à Paul Laurent. C’est à cette époque qu'il vint prendre pension aux Marquises pour y préparer ses futurs exploits.
Après une jeunesse passablement agitée, à l’âge de deux ans, Vovo, qui était déjà robuste et vigoureux, fut présenté au public pour la première fois aux Saintes Maries de la Mer. L’abrivado fut conduite aux Arènes par Henri Aubanel aidé de la famille Raynaud, Fernand Ferraud et Jean Sol. La grande porte des Arènes n’ayant pas été refermée assez rapidement, Vovo et deux vaches firent demi tour et s’en retournèrent à l’Amarée chez De Montaud. Là, les gardians les reprirent pour les reconduire aux Saintes. Sitôt arrivé dans le village, apercevant un photographe en pleine action, Vovo le chargea et lui fit faire un magnifique vol plané. Ensuite il s’enfuit pour revenir à l’Amarée où, après avoir traversé la manade De Montaud, il se jeta dans le Petit Rhône le traversa et revint chez les Raynaud, au Sauvage, où il resta deux mois. La carrière de Vovo fut courte mais éblouissante au point qu’il devint une véritable légende et la référence pour évaluer les qualités et la bravoure des cocardiers d’exception qui lui ont succédé.

Vovo sur Falomir
Pour illustrer les prestations de Vovo, il suffit de reprendre la narration, faite par Gérard Pont dans son livre consacré à « Goya Seigneur de Camargue », d’une course qui eut lieu à Lunel le 22 avril 1951.
« Sorti du toril comme un boulet de canon, Vovo donna un énorme coup de barrière après le raseteur Dora. Fidani eut droit au sien dans les mêmes conditions, et c’est alors que Garric, ne voulant pas être en reste, eut la malencontreuse idée de défier le taureau. Vovo atteignit les planches en même temps que lui, sauta et bondit sur le malheureux raseteur qui n’avait pas eu le temps de s’enfuir. Fou de rage, il essaya de le transpercer avec ses cornes, mais n’y parvenant pas, il se mit à le piétiner férocement et, comble de la furie, lui arracha un morceau du cuir chevelu à l’aide de ses dents ! Garric ne dut son salut qu’à ses collègues qui le tirèrent par-dessous la barricade. Voyant que son homme en blanc lui échappait, Vovo devint alors fou furieux. Il s’attaqua aux poteaux métalliques qui protégeaient la contre-piste, projetant ici et là des spectateurs qui n’avaient pas eu le temps de fuir. Il n’y eut pas de catastrophe ce jour-là car les cornes du taureau étaient trop courtes et dépointées, mais la panique provoquée par Vovo fut indescriptible. Une heure après cette bataille fantastique, Vovo avait retrouvé tout son calme dans le char qui le ramenait aux prés ; un calme dont il ne se départissait jamais dès lors qu’il retrouvait ses compagnes».

Vovo sur Fidani
De la gloire à l'oubli, le mythe demeure
Novembre 1959, l’automne est gris et froid comme la Méditerranée toute proche. Il pleut sur la Camargue et Vovo, loin de la manade, qu’il n’a plus la force de
suivre, agonise, seul. Comme ils sont loin tous ceux qui l’ont tant admiré et qu’il a fait vibrer sur les gradins ensoleillés des arènes de Provence et du Languedoc.Meurtri et brisé dans sa chair et dans ses os, le colosse décharné récolte les fruits amers de sa bravoure. Il va s’éteindre tout près du tombeau du Marquis de Baroncelli, qui mourut alors que Vovo naissait, comme pour créer une proximité symbolique et boucler, au paradis de la bouvine, l’histoire d’une rencontre qui n’eut jamais lieu sur terre.
Vovo n’obtint jamais le Biòu d’Or qui fut crée en 1954 alors qu’il était déjà sur le déclin. Mais ce cocardier d’exception n’eut pas besoin de trophées ou de médailles, ni même de statue, pour célébrer sa gloire et lui réserver une place de choix dans la légende de la bouvine tout comme dans le cœur et la mémoire de tous les afeciouna. Si la carrière de Vovo fut éblouissante, elle fut malheureusement écourtée à cause des nombreuses blessures qu’il dût subir du fait de sa bravoure, mais aussi sous l’effet des coups de crochet des raseteurs maladroits ou effrayés.
Par bonheur, Vovo qui était un taureau entier eut une carrière d’étalon féconde qui produisit notamment plusieurs cocardiers de renom. Citons, parmi les plus célèbres :Tigre (Biòu d’Or en 1959 et 1960), Pascalon, Ramoneur, santiago, Loustic (Biòu d’Or en 1965, 1966 et 1967) . Par ailleurs, le célébrissime Goya était le fils de Loustic et le petit fils de Vovo.

Bientôt, dans le cadre de la politique d’affichage des symboles entreprise par la commune des Saintes, une sculpture représentant Vovo sera implantée à proximité des arènes. Si l'initiative est louable, néanmoins, à l’occasion d’un reportage diffusé sur la chaîne télé Miroir, le maire des Saintes fit une réponse pour le moins surprenante à une journaliste qui lui demandait, à propos de Vovo, « qu’elle était la légende des taureaux entiers ». A notre grande surprise Roland Chassain fit la réponse suivante « toutes les jeunes filles viendront aux Saintes Maries de la Mer, peut être, voir ce qui se passe parce qu’il parait que ça porte bonheur de toucher, on va dire, les testicules de ce taureau ». Tous les raseteurs qui ont affronté Vovo vous auraient dit combien il était difficile et dangereux d’approcher ses attributs cocardiers, quant aux autres, hormis quelques vaches, il est peu probable que quiconque ait pu un jour en apprécier le toucher. Bref, nous veillerons à ce que l’implantation de la sculpture de Vovo ne soit pas l’occasion pour les naïades de la plage des arènes de souiller le symbole que représente ce cocardier mythique en transformant la partie la plus sensible de sa représentation en amulette ou en porte bonheur.
Bibliographie :
Marcel SALEM : A la Gloire de la Bouvino (ED. de la Capitelle)
Gérard PONT : Goya, Seigneur de Camargue (ED. Camariguo)
La légende des Biòu d’Or (ED Gilles Arnaud)
Michel Vauzelle, député de la 16ème circonscription des Bouches du Rhône vient de désamorcer une « bombe » qui, si elle avait explosé, aurait causé de graves dégâts à nos traditions et à notre esthétique régionale.
Ainsi, fiers gardians, élégantes Arlésiennes, gracieuses Mireilles qui perpétuent nos traditions, auraient dû se voir affublés d’un casque d’équitation en toutes circonstances et notamment à l’occasion des manifestations culturelles ; Pégoulado, défilés, abrivados, bandido, etc.
Depuis plusieurs mois l’inquiétude avait gagné les pratiquants d’équitation western, d’équitation d’extérieur, de Doma Vaquera et d’équitation Camargue à la suite de la proposition de loi n°1368 de Janvier 2009, présentée par Monsieur le Député Jacques Myard, visant à rendre obligatoire le port d’un casque protecteur pour les cavaliers circulant sur la voie publique.
Suite à l’intervention de Michel Vauzelle, voici la réponse du Ministère de l’Intérieur publiée au JO du 22 Décembre 2009 : « […] du point de vue de la sécurité routière, il n'est pas apparu nécessaire de donner suite à la proposition du député Jacques Myard, visant à imposer le port du casque pour les cavaliers sur les voies ouvertes à la circulation publique » .
Nos coutumes et nos traditions sont sauvegardées.
Mireille, poème le plus connu de Frédéric Mistral, est un hymne à l'amour, enchâssé dans une immense fresque de la Provence rurale rhodanienne. C'est le
drame de la mésalliance archaïque, la dénonciation de l'injustice sociale portée par une voix aux accents universels, encore imprégnée des utopies révolutionnaires. La jeune fille paiera de sa vie la transgression suprême du monde paysan, la négation de la propriété du sol. Elle tombera frappée par le soleil pour avoir placé l'amour humain au-dessus du rang social et de la fortune.
La Mireille de Mistral, chercheuse, elle aussi d’absolu, ne peut consentir à aimer un autre jeune homme que Vincent, le vannier, parce que son père, le riche Ramon, refuse, inflexible, ce gendre sans fortune, Mireille, désemparée, s’en va prier les Saintes aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Elle mourra, au pied de l’église forteresse, après avoir été frappée d’insolation pendant sa traversée de la vaste plaine de la Crau. Mort toute symbolique pour cette jeune fille pure, au rêve brisé.
La statue de Mireille.
En cette année du 150 ème anniversaire de la publication du poème Mireio du grand maître de Maillane, il est bon de rappeler l’histoire de la statue de Mireille que l’on peut admirer sur la Place qui porte son nom.

C’est pour évoquer le souvenir immortel de son héroïne que Mistral décida d’offrir la statue de Mireille à la commune des Saintes. Hélas, il mourut avant de pouvoir réaliser son rêve et ce fut sa veuve qui, fidèle au vœu du poète, la fit placer le 26 septembre 1920 sur la Place Frédéric Mistral qui fut rebaptisée Place Mireille. La statue fut inaugurée par Frédéric Mistral neveu accompagné d’un défilé de cavaliers de la Nacioun Gardiano avec, en croupe, les santenco.
La statue de Mireille a été réalisée par Marius Jean Antonin
Mercié. Né à Toulouse, Antonin Mercié a étudié à l'École des Beaux-Arts de Paris où il fut l'élève de François Jouffroy et d’Alexandre Falguière. En 1868, il remporta le premier grand Prix de Rome avec "Thésée vainqueur du Minotaure". Ses nombreux bustes, statues et médaillons vaudront à Antonin Mercié une médaille d'Honneur à l'Exposition universelle de 1878 et le Grand Prix à celle de 1889.
Le sauvetage de Mireille (1)
L'histoire foisonne de Grands hommes; d'autres plus discrets la traversent, ne laissant trace de leur héroïsme que dans la mémoire incertaine de quelques contemporains. Julien DURAND est de ceux-là. Qui de nous sait ce que cet homme a fait pour notre terre? Qui en Provence ou en Camargue se souvient encore de lui? Pourtant, durant la deuxième guerre mondiale, Julien Durand a tout simplement sauvé lla statue d'Antonin Mercié.
La famille Durand, établie à Nîmes, vénérait la Camargue et se rendait régulièrement au pèlerinage des Saintes-Maries, emmenant avec elle le jeune Julien, qui grandit dans le respect des traditions et de la culture provençale. Durant la deuxième guerre mondiale, Julien, qui exerçait alors le métier de ferrailleur, dut, sous la contrainte, transporter à la fonderie les métaux réquisitionnés par l'armée ennemie.
En 1943, il fut envoyé aux Saintes-Maries où il découvrit avec effroi que la pièce qui allait être fondue n'était autre que la statue de Mireille! La statue déboulonnée fut chargée dans un camion et conduite sous bonne escorte à l'entrepôt de Nîmes pour y être pesée et dès le l
endemain matin fondue. Mais Julien Durand ne pouvait se résoudre à laisser faire une telle ignominie. Mireille, "la fillette" comme l'appelait Mistral, si douce, si pure, transformée en pièce d'armement, il ne pouvait le supporter!
Sa décision fut prise : il la sauverait envers et contre tous. Il la cacha, et pendant toute la nuit il récupéra du cuivre afin d'atteindre le poids de la statue. Au matin, tremblant que le subterfuge ne soit découvert, il conduisit sa cargaison à la décharge. Le poids correspondait aux métaux qui avaient été pesés la veille, personne ne vérifia ce qui était déversé dans le brasier, et le vieux cuivre fut fondu à la place de Mireille.
Après la guerre, la population des Saintes-Maries se désolait de la perte irréparable de la statue. Quel ne fut pas son étonnement de voir arriver un jour Monsieur Durand qui ramenait Mireille!
Grâce au courage d'un homme et à sa détermination, sur la place du même nom se dresse désormais toujours encore la "Mireille", hommage vibrant à la poésie de Frédéric Mistral et à la Provence toute entière.
(1) D’après un article de P. Aubanel paru dans l’Espero n°6
Quelques mots de Vincent à Mireille à propos des vertus saintoises :
Et vous aussi, mademoiselle,
Dieu vous maintienne en bonheur et beauté!
Mais si (jamais) un chien, un lézard, un loup, ou un serpent énorme,
Ou toute autre bête errante,
Vous fait sentir sa dent aiguë;
Si le malheur accable vos forces,
Courez , courez aux Saintes ! vous aurez tôt du soulagement.
Le sculpteur Antonin Mercié a réussi à faire passer la souffrance de Mireille.
Sur une des faces du socle, on peut lire cet extrait du Chant X de Mireille :

Mistral et la nature.
Frédéric Mistral portait un amour intense pour la Nature nourricière et bienfaisante. Cette sensibilité passionnée fait qu’il ne saurait décrire l’amour humain sans y mêler les forces naturelles et les êtres animés ou inanimés. Les exemples abondent dans toute son oeuvre; citons au hasard quelques exemples :
Le poète cherche à faire comprendre par une série de comparaisons l’amour de Mireille et de Vincent:
La grande couveuse (Extrait de Calendal, ch. VII).
La Mairie des Saintes Maries de la Mer vient d’entreprendre une procédure pour le rachat d’une cabane de gardian située à l’entrée ouest du village dans le but de la démolir afin d’installer, à la place, des bancs publics et des arbres. Avant que les bulldozers municipaux n’entrent en action pour détruire, encore un peu plus, l’identité camarguaise et la mémoire de notre village, nous vous proposons d’esquisser un bref rappel historique et culturel tout en apportant notre éclairage sur les intentions réelles de la municipalité. Il est bien évident que notre association mettra tout en œuvre pour empêcher la réalisation de ce projet destructeur, onéreux et inutile.
pour illustrer le caractère patrimonial et culturel des cabanes camarguaises nous vous invitons à visiter le site de Christian Lassure qui propose un
travail remarquablement documenté sur l'évolution de la cabane camarguaise au XXe siècle. Le chapitre consacré aux "cabanes du front de mer" montre bien la magnifique cabane du Pont du Mort (ou Maure) que la Mairie veut démolir.
(pour accéder au site, cliquez sur l'image ci-contre)
Jusqu’au début du XXe siècle, la cabane constituait le principal habitat des camarguais de condition modeste. Qu’ils soient
pêcheurs, gardians, ouvriers des salins et de l’agriculture, vanniers ou bergers, les habitants du Delta du Rhône, pays au sol sans pierre, utilisèrent les matériaux essentiellement végétaux trouvés sur place pour construire, à peu de frais, leurs demeures.
Dans la Camargue préindustrielle, le roseau des marais est utilisé pour la réalisation des murs et de la toiture des cabanes. Correctement posé, il constitue un excellent isolant. Si la cabane est parfaitement adaptée à la nature limoneuse du sol camarguais, elle l’est également aux conditions climatiques du lieu qui se caractérisent notamment par des pluies rares mais très violentes, un fort ensoleillement et des vents puissants. Son abside arrondie tournée au nord offre une résistance minimale au mistral dont la vitesse peut dépasser les 100 km/h. La toiture est composée de deux versants fortement inclinés pour permettre la bonne stabilité des roseaux et assurer un écoulement correct des eaux de pluie. Les ouvertures, qui parfois se limitent à la porte, sont étroites alors que les murs et une partie de la toiture sont recouverts d’un enduit blanc pour protéger la cabane du soleil.
La cabane aux murs de roseaux.
La cabane, qui ne comporte aucune fondation, est construite sur un sol de terre battue. Les murs latéraux sont constitués par des piquets verticaux auxquels sont clouées des tiges souples de saules (coundorso) , permettant d’épouser la forme arrondie de l’arrière de la cabane. Sur cette armature, les roseaux sont cousus par petites gerbes de 10 cm de diamètre (manons), au moyen d’un fil végétal ou métallique. Les murs sont le plus souvent recouverts d’un enduit de mortier à base de chaux (cacho-faio) . Le mur pignon et un poteau situé à l’arrière de la cabane supportent la poutre faîtière (arrenié-mestre). La travette, située au fond, dans l’axe de l’abside, traverse la couverture. Son extrémité peut être recouverte d’une corne de taureau ou barrée transversalement d’une pièce de bois pour former une croix en guise de symbole de protection. Par grand vent, on y noue une corde que l’on fixe à une pierre fichée dans le sol de façon à amarrer la cabane.
La cabane mythifiée.
A partir du XXe siècle, les camarguais peuvent se procurer des matériaux de construction plus résistants pour un coût abordable. Peu à peu, la tuile mécanique, les briques et le ciment remplacent le roseaux fragile et inflammable. La tuile ne permettant pas aisément de couvrir des formes arrondies, l’abside disparaît et l’orientation n’est plus aussi strictement déterminée par la direction du mistral.
Alors que la cabane paraît irrémédiablement condamnée, le mouvement de la Natioun Gardiano créé en 1904, qui vise à maintenir les spécificités locales, les traditions, la langue provençale et à propager la doctrine félibréenne, dessine, sous l’impulsion du Marquis de Baroncelli, l’image mythifiée d’une Camargue sauvage et pittoresque. La cabane y trouve naturellement toute sa place aux côtés des paysages vierges, des flamants roses, des taureaux, des chevaux et des gardians. Ce phénomène, qui remet à l’honneur la cabane laisse dans l’ombre ses habitants ancestraux et devient la « cabane de gardian ». Ainsi, la chaumière camarguaise devenue cabane de gardian représente désormais un des symboles les plus forts de la Camargue.
(1) La description des cabanes de Camargue a été faite à partir d'un texte écrit par Evelyne Duret, publié sur le site "patrimoine de la ville d'Arles" www.patrimoine.ville-arles.fr

Au tout début des années cinquante, alors que le village des Saintes Maries de la Mer est en pleine reconstruction, le Sénateur Maire Roger Delagnes, conscient du risque de voir disparaître le caractère traditionnel du village, décide de créer, à l’entrée ouest du village, une zone réservée à la seule construction de cabanes camarguaises. Ainsi, entre la mer et l’étang des Launes, la présence de ces cabanes contribue à mieux intégrer le village dans le paysage qui l’entoure tout en soulignant son identité camarguaise qui tend malheureusement à disparaître.
Du mobilier urbain en guise de mémoire.
Aujourd’hui, les autorités municipales s’apprêtent, sans le moindre état d’âme, à détruire un objet de mémoire et de tradition. N’est-il pas navrant de constater, alors qu’en 1950 malgré l’urgence de la reconstruction les édiles avaient su exercer leur devoir de mémoire, qu’aujourd’hui, dans une Camargue prétendument vouée à l’excellence environnementale et patrimoniale, l’on entreprenne la démolition d’un symbole de notre conscience camarguaise.

La cabane de gardian qui doit être démolie a été construite en 1951 par des artisans cabaniers.
Autres temps, autres soucis et autres moeurs. Ainsi, La commune des Saintes projette de détruire une des premières cabanes camarguaises, construite en 1951, pour aménager « un lieu de mémoire avec des bancs, des arbres et des panneaux expliquant l’histoire, la faune et la flore de Camargue ». Selon le premier magistrat de la commune, le motif de la destruction de la cabane tiendrait au fait que : « la Croix de Camargue n’est pas visible de la route » .

La cabane est tombée sur le cheval.
Pour autant que nous puissions comprendre l’intention, il s’agirait finalement de permettre aux automobilistes de visiter ce lieu de mémoire et de découverte depuis la route. Faut-il préciser que la cabane dont il est question fait partie intégrante dudit lieu de mémoire ? En somme, le Maire des Saintes envisagerait de détruire un lieu de mémoire pour le rendre plus visible ! C’est un peu comme si les égyptiens, au titre du devoir de mémoire, détruisaient les pyramides au motif qu’elle cachent la vue sur le désert.
Comble de l’ironie, cet endroit est baptisé « Crin-Blanc » avec toute la symbolique que représente la cabane de gardian dans le récit de Denys Colomb de Daunant immortalisé par le film d’Albert Lamorisse. Le fougueux cheval, dont une statue, un peu ridicule, semble régler la circulation au carrefour de la Place Mireille ne doit pas regretter de s’être enfui dans l’infini de la mer.

Cette photo prise depuis la route montre bien que la cabane ne gène pas la vue sur la Croix de Camargue.
Stationnez, il n’y a plus rien à voir.
S’agissant de mémoire, il n’est pas inutile de rappeler le contexte afin d’éclairer la véritable intention qui se cache derrière un prétexte aussi ridicule.
En effet, le projet de la municipalité vise, en réalité, à construire à proximité de l’endroit où se trouve la cabane, un méga parking et/ou une aire de grand rassemblement, à même l’étang des Launes, en détruisant au passage un des lieux et un des paysages les plus emblématiques des Saintes et de la Camargue. Comment le Maire des Saintes peut-il affirmer que « l’objectif n’est pas de construire un parking », alors que le futur PLU de la commune prévoit précisément de construire à proximité de cet endroit une aire de stationnement capable d’accueillir 984 emplacements de caravanes et/ou 1026 places de voitures et 41 places de cars. De fait, la partie de l’étang des Launes qui jouxte les cabanes de gardian serait classée « AULa » ce qui permettrait de réaliser sur ce site fragile et protégé, des constructions afférentes à une aire de grand rassemblement et à un parking. Que restera-t-il alors du lieu de mémoire ainsi que de la faune et de la flore hormis le panneau municipal ?
Un « joli projet ».
Si l’on ajoute au méga parking le projet d’extension du port, de l’ordre de 500 anneaux, dont on peut supposer qu’il se situerait dans le prolongement de l’actuel Port Gardian, comment pourrait-on croire un seul instant que l’aménagement du Pont du Mort serait motivé par le seul souci de créer un lieu de mémoire et de contemplation de la nature. Il est clair que l’objectif réel vise à réaliser le futur rond point de « Crin-Blanc » avec une bretelle routière qui rejoindra le méga parking en longeant ce qu’il restera des cabanes camarguaises. Ainsi, les automobilistes pourront passer sur le lieu de mémoire, mais il n’y aura plus rien à voir. Du reste, il n’est pas improbable que le même type d’opération soit envisagé à partir de la route d’Arles, au travers de l’étang des Petites Launes, pour permettre aux automobilistes de rejoindre le méga parking du côté opposé. Ainsi, au nom de la mémoire, du patrimoine, de la faune et de la flore on aura remplacé la nature par le bitume. « Joli projet ! » pour reprendre l’expression du Maire.

Il y a suffisamment de place autour de la Croix de Camargue pour aménager un esopace dédié à la mémoire et à l'observation de la nature sans qu'il soit nécessaire de détruire la cabane de gardian.
Aménagement du bord de mer.
Le Maire des Saintes, en démentant formellement la rumeur selon laquelle l’objectif de la commune serait la construction d’un parking, justifie ainsi sa démarche : « si nous souhaitons récupérer le terrain, c’est dans le cadre de la quatrième tranche d’aménagement du bord de mer ». Voilà qui n’est pas fait pour nous rassurer. En effet, il suffit de voir le « terminal » de la troisième tranche aménagé en aire de stationnement destinée aux camping-cars, pour imaginer ce à quoi nous devons nous attendre pour la quatrième tranche. Pauvres cabanes camarguaises, si seulement elles avaient des roues et un moteur diesel, elles auraient certainement droit à la vénération municipale.

On ne peut pas dire que la municipalité saintoise ait mis à profit la réalisation de la troisième tranche de l'aménagement du bord de mer pour aménager un lieu de mémoire et d'observation de la faune et de la flore camarguaise. Qu'en sera-t-il de la quatrième tranche ?
Les travaux d’aménagement du bord de mer étant principalement financés par l’Etat, la Région et le Département, nous allons solliciter ces différents organismes publics afin de connaître leur position au regard du projet de destruction de la cabane du Pont du Mort. En ces temps de crise financière et de raréfaction de l’argent public, le citoyen contribuable a bien le droit de savoir à quoi sert l’argent qu’il verse au titre de l’impôt. Bien que nous ne disposions d’aucun élément officiel relatif au coût de cette opération, nous pouvons estimer que le budget engagé pour le rachat de la cabane, sa démolition et l’aménagement du lieu devrait s’élever, au minimum, à 150000 euros. Et tout ça pour quelques bancs publics.

Aujourd'hui, ce qu'il y a de plus indigne au regard du devoir de mémoire n'est-il pas l'état pitoyable dans lequel se trouvent les panneaux relatant l'histoire des cabanes de gardian et le sens de la Croix de Camargue ? Pourtant, leur remise en état ne coûterait pas bien cher. Par la même occasion il serait bon de rectifier la date de la mort de Hermann Paul qui est 1940 et non 1950 comme cela est indiqué sur le panneau actuel.
Stationnez, il n'y a plus rien à voir !